TEXTE
Projet de loi constitutionnelle adopté par le Congrès
ANALYSE
Guy Carcassonne : “On ne constitutionnalise pas le sarkozysme“
LE MONDE | 22.07.08 | 09h18
Professeur de droit à Paris-X Nanterre, Guy Carcassonne, qui fut membre de la commission de révision de la Constitution présidée par Edouard Balladur, analyse la portée de la réforme.
Va-t-on vers un régime présidentiel à l’américaine ? La définition du régime ne change pas. Nous sommes toujours dans le cadre d’un régime parlementaire à direction présidentielle. Le président de la République est déjà, de facto, le chef de la majorité. Il ne faut pas juger ce texte à l’aune de Nicolas Sarkozy. On ne constitutionnalise pas le sarkozysme. Il faut voir plus loin. La réforme va dans le sens d’un rééquilibrage en faveur du Parlement.
Pourtant, la pratique du président de la République va clairement dans le sens d’un renforcement de son rôle.
Ce qu’on appelle l’hyperprésidence n’est qu’une hyperprésence médiatique. Pompidou avait infiniment plus de pouvoir que Sarkozy. Il ne devait pas composer avec la Commission européenne, les collectivités locales, les multinationales…
Prenez l’exemple de l’usine Mittal de Gandrange : le président Pompidou aurait immédiatement décroché son téléphone pour demander au patron d’une entreprise publique de racheter ce site. Aujourd’hui, Sarkozy doit obtenir l’accord des maires pour imposer le service minimum dans les écoles…
Comment la réforme constitutionnelle renforce-t-elle les pouvoirs du Parlement ?
Les mesures les plus importantes sont celles dont on parle le moins. Je pense à la modification de l’article 42, qui permet que le texte discuté en séance soit celui de la commission et non celui du gouvernement. Le fait d’avoir une semaine sur quatre consacrée au contrôle est aussi très positif, parce que dans notre pays, on légifère trop et on ne contrôle pas assez. Chaque texte présenté devant le Parlement sera accompagné d’une étude d’impact. Cela permettra peut-être de mettre un terme à ces législations précipitées, qui sont une calamité nationale et engendrent une insécurité juridique. Aujourd’hui, un texte peut être adopté en conseil des ministres le mercredi et présenté à l’Assemblée le lundi suivant…
Le renforcement des droits de l’opposition devrait aussi permettre de désigner un contre-rapporteur, qui pourrait intervenir au début du débat général. Aujourd’hui, pour se faire entendre, l’opposition est souvent contrainte d’utiliser l’exception d’irrecevabilité ou la question préalable.
Les parlementaires de l’opposition sont-ils prêts à se saisir de ces nouveaux droits ?
En tout cas, ils ne pourront plus invoquer quelque impossibilité que ce soit. Le problème, c’est qu’on ne peut pas revaloriser une chambre vide. Il faudrait lutter contre l’absentéisme des parlementaires. L’article 162 du règlement prévoit des pénalités, mais il n’est pas appliqué. Des milliers de salariés pointent à leur travail. Les députés, eux, arrivent le mardi à l’heure du déjeuner pour la réunion de groupe et repartent le mercredi après la séance des questions d’actualité. Soit 26 heures de présence !
Pour être complète, la réforme n’aurait-elle pas dû interdire le cumul des mandats ?
Sarkozy y est opposé, l’UMP aussi. On ne peut reprocher à la droite d’appliquer son programme. Il aurait fallu que la gauche ait le courage de le faire lorsqu’elle était au pouvoir.
Que pensez-vous de la limitation du recours au 49.3, qui permet de faire adopter un texte sans débat à l’Assemblée ?
On peut y voir des inconvénients. Le gouvernement qui n’aura pas de majorité sera plus contraint. Michel Rocard, lorsqu’il était premier ministre, l’avait utilisé pour 13 textes en trois ans. Avec la réforme, il n’aurait pu l’utiliser que pour 7 ou 8 textes. Ce qui l’aurait obligé sans doute à faire voter des lois fourre-tout. En 1982, le 49.3 a permis à Pierre Mauroy d’imposer la loi bloquant les salaires et les prix. Jamais la majorité socialiste ne l’aurait votée autrement.
Propos recueillis par Xavier Ternisien
- - - - - - - - - - - -
Institutions : ce que le Congrès va voter lundi
Samuel Laurent (lefigaro.fr) avec AFP
18/07/2008
.Au terme d’un marathon législatif, députés et sénateurs ont été convoqués pour voter la réforme des institutions lundi à Versailles. Un vote qui devrait se jouer à quelques voix près. Décryptage.
Alea Jacta Est. Lundi, à 15 heures, députés et sénateurs vont adopter ou repousser la réforme constitutionnelle souhaitée par Nicolas Sarkozy. Ce texte, la plus importante révision de la Constitution depuis son adoption en 1958, a connu un parcours tortueux long de huit mois, depuis les propositions faites par la commission Balladur jusqu’à la bataille d’amendements entre députés et sénateurs.
Ce qu’il y a dans la réforme :
Voici les principaux points de la réforme issue du débat parlementaire (le texte intégral du projet est disponible ici) :
Exécutif
-Le chef de l’Etat ne peut effectuer plus de deux mandats consécutifs.
-Le droit de grâce collectif est supprimé. Le droit de grâce individuel, maintenu.
-Le chef de l’Etat peut s’exprimer devant le parlement réuni en Congrès. Un débat sans vote peut avoir lieu à l’issue de son discours.
-Les ministres issus du parlement peuvent retrouver leur siège au terme de leur mandat.
-Le recours au 49.3 (qui permet au gouvernement de faire passer une loi sans examen par les parlementaires) est limité à une seule fois par session, sauf pour le budget de l’Etat et de la Sécurité sociale.
-Le chef de l’Etat n’est plus président du Conseil supérieur de la magistrature.
Législatif
-L’ordre du jour de l’Assemblée est fixé pour moitié par les députés eux-mêmes et non plus entièrement par le gouvernement. Durant une séance par mois, l’opposition fixe l’ordre du jour.
-Les commissions permanentes sont portées de 6 à 8 dans chaque assemblée.
-Les Français de l’étranger bénéficieront d’une représentation à l’Assemblée, à raison de 12 députés.
-Le parlement peut adopter des résolutions non contraignantes marquant son opinion
-Le président d’une assemblée peut déclarer un amendement irrecevable
-Les textes débattus dans l’Hémicycle sont ceux issus des commissions parlementaires et plus de la version du gouvernement.
-L’opposition bénéficie d’un temps de parole plus important au Parlement et d’une meilleure représentation au sein des commissions.
-Il faut l’autorisation du parlement pour prolonger plus de quatre mois une opération militaire à l’étranger
-Un référendum est obligatoire pour toute nouvelle adhésion à l’UE, sauf si une motion adoptée aux 3 /5e par les deux chambres autorise le président à faire entériner cette nouvelle adhésion par voie parlementaire.
Citoyenneté
-Il est possible de déclencher un référendum d’initiative «populaire» à condition de réunir suffisamment de signatures de citoyens (1/10e du corps électoral) et de parlementaires (1/5e des membres du Parlement).
-Lors d’un procès, tout justiciable peut saisir le conseil constitutionnel de la constitutionnalité d’une loi
-Les langues régionales et la parité homme-femme sont inscrites dans la Constitution
-La loi garantit l’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités professionnelles et sociales
-Un défenseur des droits des citoyens est instauré, qui pourra être saisi par les usagers d’un service public s’estimant lésés
-Le conseil supérieur de la magistrature est remanié, de même que le conseil économique et social.
- L’indépendance, le pluralisme et la liberté des médias sont constitutionnalisés.
Ce qui a disparu :
Entre la version issue des propositions du comité Balladur et celle qui sera adoptée ou non lundi, de nombreux points ont été supprimés par les députés ou les sénateurs. Citons :
-L’interdiction de cumuler un mandat législatif et un mandat exécutif local (le cumul concerne 85% des parlementaires)
-L’introduction d’une part de proportionnelle dans l’élection des députés
-La modification de l’article 24, qui définit le rôle du Sénat («Il assure la représentation des collectivités territoriales de la République») pour y ajouter «en fonction de leur population», ce qui permettait de réformer le mode d’élection des sénateurs.
Ce que souhaitait la gauche :
L’opposition tenait à plusieurs réformes. La principale étant celle du mode d’élection des sénateurs. Aujourd’hui, il favorise fortement le monde rural et les petites communes, plus conservatrices. La droite domine donc la Haute assemblée depuis le début de la Ve République, Or, la majeure partie des communes, des départements et des régions sont à gauche. Le PS réclamait aussi la comptabilisation du temps de parole du chef de l’Etat dans celui de la majorité.
Les ultimes concessions de Sarkozy :
Devant l’opposition unanime de la gauche à cette réforme et alors qu’une dizaine de députés de droite veulent également voter contre, Nicolas Sarkozy a formulé une série de propositions à destination de la gauche.
Tout d’abord, il s’engage à ne pas réformer le mode de scrutin des régionales, possibilité pourtant plusieurs fois évoquée. Le gouvernement envisageait de passer cette élection à la proportionnelle à un seul tour, ce qui aurait eu pour effet de faciliter la reconquête des régions par la droite. Nicolas Sarkozy y renonce.
Ensuite, il promet qu’il mettra en place un «droit de réponse» de l’opposition après chacune de ses émissions télévisées ainsi qu’une série de mesures destinées à lui accorder plus de place dans les débats parlementaires.
Sur le Sénat, principal grief des socialistes, il promet de reprendre une proposition de loi de 1999 augmentant le poids des grandes villes dans le scrutin. Mais c’est insuffisant pour le PS, dont l’exigence principale reste une réforme en profondeur de la Haute Assemblée.
Nicolas Sarkozy courtise alors les radicaux de gauche, associés aux socialistes, en proposant d’abaisser le seuil de députés nécessaires pour créer un groupe parlementaire de 20 à 15, ce qui leur permettrait de bénéficier du leur. Pari gagné : Jean-Michel Baylet, président du PRG, annonce que son groupe votera le texte.